Sébastien Marchand a quitté la France en 2013 pour l’Allemagne, où il a vécu huit ans entre Berlin et Hambourg. Un détour de deux années à Saint-Pétersbourg, puis l’installation définitive à Tbilissi en 2021. Aujourd’hui, à quarante-deux ans, il enseigne l’anglais en lycée international français de Géorgie et parle couramment six langues. Le collectif du polyglotte l’a rencontré pour comprendre comment se construit, et surtout comment se maintient, une vie polyglotte d’expatrié dans le Caucase contemporain.

Sébastien Marchand, expatrié polyglotte à Tbilissi

Sébastien Marchand

Français expatrié à Tbilissi, professeur d'anglais, 6 langues parlées

Après 8 ans en Allemagne et un passage par Saint-Pétersbourg, installé en Géorgie depuis 2021. Anime un blog d'expatriés dans le Caucase. Portrait éditorial.

L’entretien s’est déroulé dans un café du quartier de Vera, à mi-chemin entre la rue Chavchavadze et le parc Mziuri, un mardi matin de mai 2026. Tbilissi affichait ses contrastes habituels : balcons de bois sculpté du XIXe siècle juxtaposés aux blocs khrouchtchéviens, marchroutkas vrombissantes croisant des trottinettes électriques, jeunes Géorgiennes en tenue de bureau saluant des babouchkas en fichu. Sébastien Marchand est arrivé à pied, un cahier Moleskine sous le bras et une casquette des éditions Diogene. La conversation a duré près de trois heures, ponctuée par les commandes successives en géorgien à la serveuse, en russe à un voisin de table, et en anglais à un téléphone qui sonnait depuis Berlin.

Cet entretien fait partie d’une série éditoriale du collectif du polyglotte consacrée aux trajectoires d’expatriés francophones installés dans les pays de l’Est. Il complète notre dossier sur pourquoi apprendre une langue étrangère et notre approche de la transmission linguistique en couple mixte.

Pourquoi avoir choisi la Géorgie en 2021 plutôt que la Pologne ou la Hongrie ?

Claire Vasseur :

Vous aviez le choix entre rester en Allemagne, prolonger l'expérience russe ou bifurquer vers d'autres pays d'Europe centrale. Pourquoi avoir tranché pour Tbilissi en 2021, à un moment où la Géorgie n'était pas encore la destination expatriée à la mode qu'elle est devenue depuis ?

Sébastien Marchand :

Le choix s'est fait par soustraction plutôt que par enthousiasme initial. L'Allemagne devenait administrativement lourde après huit années, et le climat berlinois pesait sur le moral hivernal. Saint-Pétersbourg restait magnifique mais le contexte politique se durcissait dès 2020, et nous sentions que prolonger le séjour deviendrait compliqué. La Pologne attirait par sa stabilité économique mais nous semblait culturellement trop proche de l'Allemagne, sans l'effet dépaysement que nous cherchions.

La Géorgie est arrivée par hasard, lors d'un séjour de trois semaines à l'été 2020. Ma compagne, qui est elle-même géorgienne mais avait passé l'essentiel de sa vie adulte hors de Géorgie, voulait renouer avec ses racines familiales. Nous avons découvert un pays qui combinait trois éléments rares : un coût de la vie permettant de vivre confortablement sans s'épuiser au travail, une scène intellectuelle francophone discrète mais réelle autour de l'Alliance française et de l'Institut Pouchkine, et surtout une frontière linguistique passionnante pour un polyglotte. Trois alphabets se croisent à Tbilissi (latin, cyrillique, géorgien), trois familles linguistiques cohabitent, et l'oreille travaille en permanence.

Les pays comme la Hongrie ou la Roumanie auraient pu convenir, mais ils sont aujourd'hui plus saturés en expatriés français et la dynamique culturelle locale m'attirait moins. Nous voulions un endroit où nous pourrions nous immerger sans nous diluer dans une bulle francophone existante.

Combien de langues a-t-il vraiment fallu apprendre pour vivre à Tbilissi ?

Claire Vasseur :

Le mythe de l'expatrié polyglotte qui apprend systématiquement la langue locale est tenace. Dans la pratique, combien de langues sont réellement nécessaires pour vivre normalement à Tbilissi en 2026 ?

Sébastien Marchand :

La réponse honnête est qu'on peut survivre avec une seule langue, l'anglais, dans le périmètre central des trois ou quatre quartiers prisés des expatriés. La plupart des cafés modernes, des coworkings et des services internationaux fonctionnent en anglais sans difficulté. C'est précisément le piège du ghetto expatrié dont je parlais : on peut vivre dix ans à Tbilissi sans jamais apprendre vraiment le géorgien, et beaucoup d'entre nous le font.

Pour vivre au sens plein, c'est-à-dire pour avoir une vie sociale géorgienne, comprendre les conversations dans le métro, négocier avec un propriétaire ou faire un trajet en marchroutka, il faut un trio fonctionnel. L'anglais pour le travail international et l'administratif moderne. Le russe pour la majorité des plus de quarante ans, les marchés et les régions rurales. Le géorgien pour tout ce qui relève de l'intimité culturelle, des relations de quartier, de l'administration locale et de la famille de ma compagne.

J'ajoute deux langues qui me servent moins quotidiennement mais que j'entretiens. L'allemand parce que je continue à lire la presse allemande quotidiennement et que ma compagne et moi gardons des amis à Berlin. L'espagnol parce que je participe à un cercle de conversation hispanophone bimensuel à Tbilissi, qui réunit Latinos installés ici et Géorgiens ayant appris l'espagnol. Le sixième, le français, c'est ma langue natale et celle que j'enseigne indirectement à travers le système international francophone.

La barrière du géorgien (alphabet, sons gutturaux), franchissable ou pas ?

Claire Vasseur :

Le géorgien est régulièrement classé parmi les langues les plus difficiles à apprendre pour un Européen de l'Ouest. Alphabet inédit, sons gutturaux, ergativité, agglutination verbale. Quelle est votre expérience concrète après cinq années d'apprentissage ?

Sébastien Marchand :

Il faut distinguer trois obstacles très différents. L'alphabet géorgien, le mkhedruli, est en réalité l'élément le plus simple. Ses trente-trois lettres sont rondes, élégantes et surtout strictement phonétiques : une lettre correspond à un son unique, sans aucune des irrégularités de l'orthographe française ou anglaise. J'ai appris à lire en deux semaines et demie de pratique quotidienne intensive, et à lire fluidement en environ trois mois.

Les sons gutturaux et éjectifs sont le deuxième obstacle, beaucoup plus sérieux. Le géorgien possède des séries de consonnes éjectives (ejective stops) que l'oreille européenne distingue mal des consonnes ordinaires. Le q (qari, vent) et le k (kari, porte) sont des mots différents. Le t éjectif et le t simple distinguent des verbes opposés. Cette distinction phonologique demande six à douze mois de pratique orale avec un locuteur natif pour être maîtrisée. Beaucoup d'expatriés y renoncent et parlent un géorgien compréhensible mais marqué par un accent étranger persistant.

La grammaire est le troisième et plus grand obstacle. Le géorgien est ergatif, ce qui signifie que le sujet d'un verbe transitif au passé prend une marque différente du sujet d'un verbe intransitif. C'est une logique radicalement différente du français ou de l'anglais. La conjugaison verbale combine préfixes et suffixes pour exprimer simultanément le sujet, l'objet, le temps, l'aspect et la version (action faite pour soi-même ou pour autrui). Un seul verbe peut porter cinq informations grammaticales empilées. J'ai mis trois ans à automatiser les structures verbales courantes, et je continue d'apprendre.

Pour comparer avec les langues slaves, j'invite vos lecteurs à consulter le panorama du collectif sur les [techniques de polyglottes pour ne plus stagner](/techniques-de-polyglottes-pour-ne-plus-stagner/), qui aborde exactement cette question des plateaux d'apprentissage.

Tbilissi, vue depuis Narikala : toits anciens, balcons de bois et fleuve Mtkvari

Le russe, encore utile en 2026 dans le Caucase ?

Claire Vasseur :

Le contexte géopolitique post-2022 a profondément modifié la perception du russe dans la région. Est-il devenu un fardeau symbolique de le parler en Géorgie aujourd'hui ?

Sébastien Marchand :

La question est sensible et la réponse doit être nuancée. Sur le plan strictement pratique, le russe reste extraordinairement utile à Tbilissi. La génération née avant 1985 le pratique couramment, c'est la lingua franca des marchés, des taxis, des artisans et de l'administration municipale informelle. Sans russe, il est très difficile de se déplacer en province, de discuter avec un médecin de quartier ou de négocier un prix dans un bazaar.

Sur le plan symbolique, en revanche, l'usage du russe a évolué. La guerre russo-ukrainienne déclenchée en 2022 a créé une réaction de rejet linguistique chez les jeunes Géorgiens éduqués, qui revendiquent désormais l'anglais comme langue d'ouverture et le géorgien comme langue identitaire. Parler russe à un jeune Géorgien de moins de trente ans peut être perçu comme un manque de tact, voire une marque d'arrogance soviétique résiduelle. Je commence systématiquement par essayer le géorgien ou l'anglais, et je ne bascule en russe qu'après confirmation explicite que mon interlocuteur le préfère.

L'arrivée massive de migrants russes, biélorusses et ukrainiens depuis 2022 a paradoxalement renforcé la présence du russe dans certains quartiers comme Vake et Saburtalo. Cette nouvelle population maîtrise rarement le géorgien et utilise le russe entre elle. Cela crée des micro-bulles linguistiques qui ne sont pas toujours bien vues par la population locale. Je conseille à tous les expatriés qui parlent russe de l'utiliser avec discernement et respect, et de prioriser systématiquement l'apprentissage du géorgien comme signe d'engagement local.

Le quotidien en 6 langues (travail / famille / amis / administration)

Claire Vasseur :

Concrètement, à quoi ressemble une journée type d'un polyglotte qui jongle avec six langues actives ? Comment organisez-vous mentalement cette diversité sans vous épuiser ?

Sébastien Marchand :

La clé tient en un mot : compartimentation. Chaque langue a son territoire mental dédié, et je ne mélange jamais sans raison. Le matin, je commence par lire la presse allemande au café (Süddeutsche Zeitung, Die Zeit) avec un café noir et le cahier Moleskine. Ce rituel d'une heure m'ancre dans la première langue de la journée et active mes circuits germaniques avant le tumulte.

De neuf heures à quinze heures, je suis en lycée international français où j'enseigne l'anglais à des classes de seconde, première et terminale composées de Français expatriés, de Géorgiens bilingues et d'enfants de diplomates internationaux. Mon quotidien professionnel se déroule donc en français avec mes collègues et en anglais avec mes élèves. Cette double langue de travail demande une vigilance constante car le risque d'interférence est réel, surtout en fin de journée quand la fatigue cognitive s'installe.

L'après-midi, retour à pied par les quartiers populaires : interactions courtes en géorgien avec les commerçants et la dame du pressing. Le soir, dîner en couple : nous avons la règle d'alterner les langues selon les jours. Lundi et jeudi en géorgien pour entretenir mon niveau, mardi et vendredi en français qui reste notre langue commune historique, mercredi en anglais pour notre fille adolescente, samedi et dimanche en mode libre.

Une fois par semaine, je participe à un cercle hispanophone et un groupe de lecture russophone alterné. L'objectif n'est jamais d'ajouter de nouvelles langues mais d'entretenir celles que je possède déjà. La [méthode active et passive d'apprentissage](/apprendre-une-langue-actif-passif/) que recommande votre collectif décrit exactement la logique d'entretien que j'applique.

La routine d’apprentissage d’un polyglotte autodidacte adulte

Claire Vasseur :

Vous avez appris la majorité de vos langues à l'âge adulte, sans formation linguistique académique. Quelle est concrètement votre routine d'apprentissage hebdomadaire pour acquérir une nouvelle langue ?

Sébastien Marchand :

Ma routine s'est affinée avec l'expérience et tient en quatre piliers stables. Premier pilier : la répétition espacée quotidienne via Anki, vingt minutes obligatoires chaque matin avant le café, sept jours sur sept. Aucune exception, aucune négociation. Cette discipline non négociable est le socle de tout le reste. Sans répétition espacée régulière, le vocabulaire fond comme neige au soleil après six mois.

Deuxième pilier : l'écoute passive massive. J'écoute environ deux heures par jour de podcasts ou de radios dans la langue cible, sans nécessairement comprendre tout. Cette imprégnation auditive sculpte progressivement l'oreille et installe les automatismes prosodiques. Pour le géorgien, j'ai écouté Radio Tavisupleba (RFE/RL Géorgie) pendant deux ans avant de comprendre vraiment le contenu.

Troisième pilier : la lecture extensive. Un livre par mois minimum dans la langue cible, choisi pour son intérêt narratif plutôt que pour sa difficulté linguistique. Pour le géorgien, j'ai commencé par des contes pour enfants illustrés, puis par les nouvelles courtes de Mikheil Javakhishvili, avant d'aborder les romans contemporains de Aka Morchiladze ou Lasha Bugadze.

Quatrième pilier : la production active hebdomadaire. Au moins une heure par semaine de conversation avec un locuteur natif via iTalki ou Tandem, et au moins une page écrite (journal personnel, échange épistolaire, billet de blog). La production active est la phase que la plupart des autodidactes négligent, et c'est exactement pour cette raison qu'ils stagnent. Comprendre n'est pas parler, lire n'est pas écrire.

Le collectif du polyglotte décrit très bien cette philosophie dans son article sur la [méthode des îles](/methode-des-iles/), qui formalise la création de micro-récits personnels mémorisables comme accélérateur d'autonomie.

Les pièges classiques de l’expatriation linguistique (ghetto francophone, plateau, etc.)

Claire Vasseur :

Quels sont, d'après votre observation directe à Tbilissi et avant cela à Berlin et Saint-Pétersbourg, les trois ou quatre pièges qui font que la majorité des expatriés n'apprennent jamais vraiment la langue locale ?

Sébastien Marchand :

Le premier piège, et de très loin le plus fréquent, est le ghetto linguistique communautaire. À Tbilissi, il y a une bulle francophone réelle autour de l'Alliance française, du lycée international, des restaurants tenus par des Français et de quelques bars expatriés. Il est parfaitement possible d'y vivre des années sans jamais sortir de cette bulle, en n'utilisant le géorgien que pour commander un café ou un taxi. Beaucoup le font, parfois sans s'en rendre compte. Ce ghetto offre un confort immédiat mais ferme la porte à la véritable immersion.

Le deuxième piège est le plateau d'apprentissage atteint après six à huit mois d'efforts intensifs. À ce stade, l'expatrié comprend les conversations basiques, lit le menu d'un restaurant, salue ses voisins. Il a l'impression d'avoir réussi son apprentissage. En réalité, il vient juste d'atteindre le niveau A2, alors que l'autonomie réelle commence au B2. Beaucoup s'arrêtent là, satisfaits d'un faux palier, et perdent ensuite leur niveau acquis par défaut d'usage.

Le troisième piège est la dépendance excessive aux outils de traduction automatique. Google Translate, DeepL, et désormais les agents conversationnels intelligents permettent de fonctionner administrativement sans jamais véritablement apprendre. Cette béquille technologique soulage à court terme mais empêche la consolidation des automatismes neurologiques. Je conseille à tous les nouveaux arrivants d'imposer une période de sevrage technologique de trois mois minimum, durant laquelle on accepte la frustration des interactions imparfaites.

Le quatrième piège, plus subtil, est l'illusion du mariage mixte comme accélérateur linguistique automatique. Beaucoup d'expatriés croient que vivre en couple avec un partenaire local suffit à apprendre la langue. C'est faux dans la majorité des cas : le couple choisit naturellement une langue commune (souvent l'anglais) qui devient la langue dominante, et la langue du partenaire local reste sous-utilisée. Pour réellement apprendre par le couple, il faut imposer dès le début des plages obligatoires en langue locale, comme nous le faisons avec ma compagne quatre soirs par semaine.

Marché de Dezerter Bazaar à Tbilissi : épices, pains lavash et babouchkas en fichu

Qu’est-ce qu’il aurait aimé savoir avant de partir ?

Claire Vasseur :

Avec le recul de cinq années à Tbilissi et de quinze années d'expatriation cumulée, quels conseils donneriez-vous au Sébastien Marchand de 2013 qui s'apprêtait à quitter Lyon pour Berlin ?

Sébastien Marchand :

Trois choses, dans l'ordre. La première : commencer la langue locale six mois avant le départ, pas après l'arrivée. Cette anticipation change radicalement les premières semaines sur place. Arriver avec un niveau A1 préinstallé permet d'oser parler dès le premier jour, alors qu'arriver de zéro condamne à plusieurs mois de mutisme frustrant. Pour la Géorgie, j'aurais dû commencer le géorgien dès l'été 2020, pas en arrivant en 2021.

La deuxième : choisir consciemment, dès la première semaine, un loisir local non francophone. Un sport, un cercle de lecture, un club d'échecs, un cours de cuisine, peu importe. L'essentiel est de s'inscrire dans une activité régulière où le français est interdit par construction. C'est dans ces espaces non utilitaires que les amitiés locales se nouent vraiment, et avec elles l'immersion linguistique authentique.

La troisième : accepter que l'expatriation transforme l'identité, pas seulement le lieu de résidence. Beaucoup d'expatriés vivent dans une fiction de continuité, en gardant leurs habitudes françaises intactes et en considérant le pays d'accueil comme un décor temporaire. Cette posture interdit l'apprentissage profond. À l'inverse, accepter qu'on devient quelqu'un d'autre, avec d'autres réflexes culturels et d'autres références humoristiques, ouvre la porte à une véritable polyglossie. Mes étudiants franco-géorgiens le savent intuitivement : ils ne sont ni français ni géorgiens, ils sont les deux à la fois et autre chose encore.

Questions rapides : les idées reçues

Claire Vasseur :

Pour conclure, quelques affirmations courantes sur le polyglottisme. Vrai ou faux, et pourquoi ?

« Être polyglotte, c’est un don. » Faux. C’est essentiellement une discipline méthodologique transmissible. Les rares cas de don véritable (savants polyglottes mémorisant trente langues) sont des exceptions neurologiques. La grande majorité des polyglottes ordinaires (cinq à huit langues) ont simplement appliqué une routine régulière sur dix à vingt ans.

« Il faut vivre dans le pays pour parler une langue. » Faux et vrai. Faux parce que les méthodes modernes (immersion virtuelle, échanges Tandem, contenu numérique illimité) permettent d’atteindre un B2 sans jamais quitter sa ville. Vrai parce que le passage du B2 au C1 et la maîtrise des registres familiers et idiomatiques nécessitent presque toujours un séjour prolongé sur place.

« Apprendre 2 langues à la fois est une mauvaise idée. » Faux, sous condition. Si les deux langues sont typologiquement éloignées (russe et chinois, allemand et arabe), la simultanéité est non seulement possible mais bénéfique car elle maintient la flexibilité cognitive. Si les deux langues sont proches (espagnol et italien, russe et ukrainien), le risque d’interférence est élevé et la séparation chronologique est préférable.

« L’anglais suffit pour vivre en Europe de l’Est. » Vrai dans les capitales et les milieux internationaux, faux dès qu’on sort du périmètre expatrié. À Varsovie, Budapest, Prague ou Tbilissi centre, on peut vivre en anglais. À Lublin, Debrecen, Brno ou Kutaisi, l’anglais ne suffit plus. Et même dans les capitales, l’anglais ferme la porte à la vie locale réelle.

« Les expats ne maîtrisent jamais vraiment la langue locale. » Vrai dans la majorité statistique des cas, faux pour ceux qui décident méthodologiquement le contraire. Le ghetto linguistique est le destin par défaut, mais il n’est pas une fatalité. Une discipline rigoureuse de cinq ans permet d’atteindre le C1 dans la plupart des langues européennes, géorgien inclus.

« Il faut un don pour les sons exotiques (géorgien, hongrois, finnois). » Faux. C’est essentiellement une question de durée d’exposition et de pratique orale guidée. Les sons éjectifs géorgiens, les voyelles hongroises antérieures arrondies ou l’harmonie vocalique finnoise demandent six à douze mois de pratique régulière avec un locuteur natif. Aucun talent inné requis, juste de la patience et de la régularité.

Conclusion : les 3 choses à retenir

L’entretien avec Sébastien Marchand permet de dégager trois enseignements transversaux pour quiconque envisage une expatriation linguistique en Europe de l’Est en 2026.

Premièrement, la maîtrise linguistique d’un pays d’accueil n’est jamais le résultat d’une immersion passive mais d’une discipline méthodologique active. Vivre sur place ne suffit pas : sans Anki quotidien, sans lecture extensive et sans production écrite hebdomadaire, le niveau plafonne au A2 puis régresse. La méthode bat la durée.

Deuxièmement, le polyglottisme adulte se construit par compartimentation contextuelle plutôt que par parallélisme intensif. Attribuer chaque langue à un domaine de vie distinct (travail, famille, amis, lecture) évite les interférences et permet d’entretenir simultanément cinq à six langues sans surcharge cognitive. Cette logique de territoires mentaux dédiés est le secret commun des polyglottes ordinaires.

Troisièmement, l’expatriation linguistique réussie suppose une rupture identitaire assumée. Continuer à vivre en français à l’étranger, à fréquenter exclusivement des francophones et à percevoir le pays d’accueil comme un décor temporaire condamne à l’immobilisme linguistique. Accepter de devenir quelqu’un d’autre, avec d’autres réflexes culturels, est la condition non négociable d’une véritable intégration.

Pour prolonger cette réflexion, les lecteurs intéressés par les langues slaves voisines pourront consulter notre panorama comparatif des langues slaves, notre guide pratique du transsibérien en langue russe, notre glossaire comparatif multilingue des langues d’Europe de l’Est ou explorer la fiche complète d’apprentissage du russe. Pour ceux qui envisagent un voyage de découverte du Caucase avant une éventuelle expatriation, le réseau éditorial recommande le guide randonnée dans les Carpates ukrainiennes qui partage la même logique de découverte du versant oriental de l’Europe, ainsi que le dossier voyages organisés Caucase et Arménie pour préparer un séjour exploratoire.