La Dr. Ivana Kovačević est professeure de français langue étrangère à l’Université de Zagreb et cofondatrice de l’école de langues Jezični Most (Le Pont des Langues), spécialisée dans l’enseignement du croate aux francophones. Après un doctorat en linguistique contrastive franco-croate à la Sorbonne, elle est retournée à Zagreb où elle enseigne depuis quinze ans. Le collectif du polyglotte l’a rencontrée pour lui poser les questions que tout francophone se pose avant de se lancer dans l’apprentissage du serbo-croate.
Dr. Ivana Kovačević
Cofondatrice de l'école de langues Jezični Most (Le Pont des Langues), elle enseigne le croate aux francophones depuis quinze ans après un doctorat à la Sorbonne. Portrait éditorial.
Le regard de l’autre : quand le français rencontre le croate
Le collectif du polyglotte :Vous enseignez le français aux Croates et le croate aux Français. Quel est le regard le plus étonné que vous ayez vu — un Français qui découvre le croate, ou un Croate qui découvre le français ?
Dr. Ivana Kovačević :Sans hésitation, c'est le Français qui découvre le croate. Et l'étonnement va dans les deux sens : d'abord la peur — "c'est impossible, c'est trop compliqué" — puis, au bout de quelques semaines, la stupéfaction de comprendre. Je vois cela chaque année avec mes étudiants francophones. La langue leur fait peur sur le papier, mais elle leur parle par sa musicalité.
Le croate a une prosodie très particulière, avec des accents toniques qui montent et descendent. Pour une oreille française, habituée à l'accentuation en fin de groupe rythmique, c'est presque de la musique. Mes étudiants me disent souvent que le croate leur semble plus "chantant" que l'espagnol.
La musicalité de la langue
Le collectif du polyglotte :Justement, comment décririez-vous le croate à quelqu'un qui n'a jamais entendu une phrase de cette langue ?
Dr. Ivana Kovačević :Je dis toujours que le croate, c'est du latin qui a évolué différemment, dans un contexte géographique et culturel entièrement différent. La structure de la phrase a gardé une flexibilité que le français a perdue depuis le Moyen Âge — en croate, l'ordre des mots est beaucoup plus libre car la fonction des mots est indiquée par leurs terminaisons, pas par leur position.
Si vous avez fait du latin au lycée, vous avez un avantage considérable. La logique des cas, c'est exactement ça. Et si vous n'avez pas fait de latin, vous allez apprendre en quelques semaines ce que les élèves de lycée apprennent en quatre ans — mais appliqué à une langue vivante, avec des natifs qui vous répondent en temps réel.
Les sept cas grammaticaux : mythe ou réalité ?
Le collectif du polyglotte :Les sept cas grammaticaux : c'est la première chose que les francophones craignent. Comment les enseignez-vous ?
Dr. Ivana Kovačević :Je ne les enseigne jamais sous forme de tableau dans les premières semaines. C'est mon principe fondamental.
La plupart des méthodes d'apprentissage du croate ou du serbe commencent par présenter les sept cas avec leurs terminaisons dans un tableau. Le résultat, c'est que les étudiants mémorisent abstraitement des lettres sans savoir quand les utiliser. Ils savent que le génitif singulier masculin se termine en *-a*, mais ils ne savent pas construire une phrase.
Ma méthode, c'est d'enseigner les cas à travers des formules entières, des chunks — des blocs de langue préfabriqués qui ont du sens immédiatement. Le premier jour, j'enseigne : *Zovem se...* (Je m'appelle...), *Odakle ste?* (D'où venez-vous ?), *Govorim malo hrvatski* (Je parle un peu le croate). Ces formules utilisent plusieurs cas différents sans que l'étudiant en soit conscient.
Au bout de deux semaines, quand ils connaissent vingt formules, je leur montre le tableau des cas et je dis : "Regardez, vous avez déjà utilisé le nominatif, l'accusatif et le locatif dans vos phrases courantes." La reconnaissance vient après la pratique, pas avant. La grammaire est une carte, pas un territoire.

Pour aller plus loin sur l’apprentissage par blocs de langue, notre article sur les techniques de polyglottes pour ne plus stagner développe ces stratégies d’acquisition par formules. Et si vous souhaitez situer le serbo-croate parmi les autres langues slaves, notre panorama comparatif des langues slaves dresse un portrait des similitudes et divergences entre ces familles.
L’aspect verbal : le vrai défi
Le collectif du polyglotte :Est-ce que l'aspect verbal — la distinction perfectif/imperfectif — est aussi difficile que les cas pour les francophones ?
Dr. Ivana Kovačević :Pour la plupart de mes étudiants, l'aspect verbal est en fait plus difficile conceptuellement que les cas. Les cas, on peut les voir dans les terminaisons. L'aspect, c'est une catégorie qui n'existe tout simplement pas en français.
Je leur explique ainsi : imaginez que chaque verbe français ait un jumeau. *Lire* et *Lire jusqu'au bout*. *Manger* et *Finir de manger*. *Écrire* et *Terminer d'écrire*. En croate, ces deux versions du verbe ont des formes distinctes, et vous devez choisir la bonne selon que l'action est présentée comme un processus ou comme un résultat atteint.
*Pisati* (écrire, action en cours) vs *Napisati* (écrire complètement, produire un texte fini). La différence est souvent une préfixe (*na-*, *iz-*, *za-*, etc.) ou un changement de suffixe.
La bonne nouvelle : dans la communication quotidienne, choisir la mauvaise forme d'aspect est rarement catastrophique. Les Croates comprennent. Et avec l'exposition massive à la langue, les formes correctes deviennent progressivement intuitives — comme un enfant qui apprend les temps verbaux français sans les mémoriser consciemment. Pour estimer votre investissement de temps, notre article sur [combien de temps il faut pour apprendre une langue](/combien-de-temps-pour-apprendre-une-langue/) vous donnera des repères réalistes sur le B1 et B2 en serbo-croate.
Sept ans en France : comment l’expérience transforme l’enseignement
Le collectif du polyglotte :Vous avez passé sept ans en France. Comment est-ce que cette expérience a changé votre façon d'enseigner le croate ?
Dr. Ivana Kovačević :Profondément. Quand j'ai commencé à apprendre le français à Zagreb, j'étais une étudiante en linguistique — j'avais une formation théorique solide, j'analysais la langue. Mais quand je vivais à Paris, j'ai réalisé que la vraie fluidité ne vient pas de l'analyse, elle vient des réflexes.
J'ai eu mon premier rêve en français environ dix-huit mois après mon arrivée. Ce moment-là, c'est le signe que la langue a quitté le domaine conscient pour entrer dans le domaine de l'automatisme. Et j'ai compris que mes cours devaient viser cet objectif — pas la connaissance consciente de la grammaire, mais le réflexe linguistique.
En pratique, ça veut dire que dans mes cours, on parle au moins 70 % du temps. On fait des jeux de rôles, des débats, des narrations spontanées. La grammaire est expliquée brièvement, puis immédiatement mise en pratique. On ne passe pas de cours entiers à conjuguer des verbes sur un tableau.

Les ressources concrètes pour apprendre à distance
Le collectif du polyglotte :Pour un francophone à Lyon ou à Montréal qui veut apprendre le serbo-croate sans voyage prévu dans la région — quelles ressources recommandez-vous concrètement ?
Dr. Ivana Kovačević :Première chose : trouvez-vous un locuteur natif, même occasionnellement. Pas nécessairement un professeur rémunéré — la communauté croate en France est plus importante qu'on ne le croit. Certaines associations culturelles franco-croates existent à Paris, Lyon, Marseille. Une table de conversation mensuelle vous donnera l'exposition sonore authentique qu'aucune application ne peut remplacer.
Pour les ressources en ligne, voici ce que je recommande à mes étudiants à distance :
Niveau débutant : Commencez par les vidéos YouTube de la série "Croatian for Foreigners" (disponibles gratuitement). Elles couvrent les bases phonétiques et les formules essentielles. En parallèle, créez un deck Anki avec les 500 mots les plus fréquents du croate ou du serbe — on en trouve sur AnkiWeb. Quinze nouvelles cartes par jour, révision quotidienne.
Niveau intermédiaire : Les podcasts "Croatian Pod 101" ont du contenu A2 et B1 accessible. Je recommande aussi de regarder des films avec sous-titres croates — pas français, croates. Votre cerveau reste dans la langue cible. *Kako je počeo rat na mom otoku* est un film humoristique accessible avec une belle langue populaire.
Pour la grammaire : Le livre "Croatian — A Grammar and Primer" de Mia Batinić est l'une des meilleures ressources en anglais. En français, les ressources sont rares, mais le site de l'Institut francophone de Zagreb propose quelques bases.
Et bien sûr, iTalki pour les tuteurs natifs. J'ai moi-même plusieurs élèves francophones que je vois une fois par semaine sur cette plateforme.
La Croatie dans l’espace Schengen : un regain d’intérêt
Le collectif du polyglotte :La Croatie a rejoint l'espace Schengen et adopté l'euro en 2023. Est-ce que ça a changé l'intérêt des Français pour la langue croate ?
Dr. Ivana Kovačević :Oui, sensiblement. Avant 2023, la Croatie était perçue comme une destination touristique magnifique mais relativement périphérique. Depuis l'entrée dans Schengen, je vois beaucoup plus de demandes pour des cours de croate, notamment de la part de retraités qui envisagent de s'y installer, de jeunes qui souhaitent y travailler dans le tourisme ou la tech, et d'entrepreneurs qui voient des opportunités dans un marché en développement.
Zagreb est devenue une destination attractive pour les nomades numériques — coût de la vie raisonnable, bonne connectivité, qualité de vie élevée, communauté internationale active. Et les locaux apprécient beaucoup quand un étranger fait l'effort de parler quelques mots de croate. Ça ouvre des portes sociales extraordinaires.
Le dernier conseil : commencer maintenant
Le collectif du polyglotte :Un dernier conseil pour quelqu'un qui hésite encore à se lancer dans l'apprentissage du serbo-croate ?
Dr. Ivana Kovačević :Apprenez les dix premières phrases aujourd'hui. Maintenant. Pas "quand j'aurai le temps", pas "quand j'aurai trouvé la bonne méthode". Dix phrases : *Dobar dan* (bonjour), *Hvala* (merci), *Molim* (s'il vous plaît), *Govorim malo hrvatski* (je parle un peu le croate), *Odakle ste?* (d'où êtes-vous ?), *Kako ste?* (comment allez-vous ?), *Razumijem* (je comprends), *Ne razumijem* (je ne comprends pas), *Možete li sporije, molim?* (pouvez-vous parler plus lentement, s'il vous plaît ?), *Doviđenja* (au revoir).
Avec ces dix phrases, vous pouvez déjà interagir poliment. Et cette petite victoire, cette première expérience de résonance avec la langue, est le meilleur moteur de motivation qui existe.
La langue la plus difficile à apprendre, c'est celle qu'on ne commence jamais.
Pour aller plus loin dans votre exploration des langues slaves, découvrez notre guide complet pour apprendre le tchèque — une autre langue slave occidentale avec des ressources similaires — et notre dossier sur les méthodes de polyglottes pour ne plus stagner. Si vous hésitez entre plusieurs langues d’Europe de l’Est, notre comparatif des temps d’apprentissage vous aidera à choisir en connaissance de cause. Pour consulter les ressources pédagogiques spécifiques, notre page dédiée apprendre le serbo-croate recense les meilleures méthodes et outils disponibles. Et si votre intérêt pour la culture balkanique s’étend à la rencontre de locuteurs natifs serbophones en France, l’agence CQMI — femmes serbes et croates offre une communauté francophone qui parle couramment le serbo-croate.
Le collectif du polyglotte