Laurent Bertrand a commencé à apprendre le russe à 19 ans, par accident — il avait raté l’inscription à son cours d’espagnol à l’université de Rennes et s’était retrouvé par défaut dans un cours de russe débutant. Vingt-huit ans plus tard, il parle couramment 11 langues, dont le russe, le polonais, le tchèque, le serbo-croate, le hongrois et le finnois. Consultant en communication internationale basé à Lyon, il donne aussi des conférences sur les stratégies d’apprentissage des langues.
Laurent Bertrand
Il a commencé le russe par accident à 19 ans et n'a plus jamais arrêté. Spécialiste de l'apprentissage simultané des langues d'Europe de l'Est. Portrait éditorial.
Le collectif du polyglotte l’a rencontré pour un entretien sans filet sur la réalité de l’apprentissage de plusieurs langues en parallèle.
Onze langues : la réalité derrière le chiffre
Le collectif du polyglotte :Onze langues. Est-ce que vous vous en souvenez toutes en ce moment ?
Laurent Bertrand :Honnêtement ? Onze, c'est le chiffre quand tout est au mieux. En ce moment, je dirais que huit sont actives — je pourrais soutenir une conversation fluide dans les huit. Le suédois et le néerlandais sont en mode "hibernation" depuis quelques années : je comprends encore presque tout, mais produire spontanément prend quelques jours de remise à niveau. Le japonais est quelque part entre les deux.
On me pose souvent cette question avec une attente implicite — soit de l'admiration, soit du scepticisme. La réalité est beaucoup plus banale : les langues sont des compétences, comme la natation ou le vélo. Vous ne "perdez" pas une langue, mais si vous ne la pratiquez pas, les circuits neuronaux se ralentissent, les mots mettent plus de temps à venir. Quelques heures de contact suffisent à les réactiver.
Éviter le mélange : la contextualisation stricte
Le collectif du polyglotte :Vous avez appris certaines langues en parallèle. Comment évitez-vous de les mélanger ?
Laurent Bertrand :La clé, c'est la contextualisation stricte. Chaque langue doit avoir un territoire dans ma vie — un lieu, un moment, un type d'activité, un interlocuteur — qui lui appartient exclusivement.
Le russe, c'était ma langue des films soviétiques et des lectures historiques, le soir. Le polonais, c'est devenu ma langue de travail avec un client de Varsovie. Le tchèque, je l'associe à mes voyages à Prague. Le serbo-croate, à une chercheuse croate avec qui j'échangeais régulièrement. Pour comprendre les proximités entre ces langues et identifier les risques de mélange, notre [panorama des similitudes entre langues slaves](/blog/langues-slaves-similitudes-differences/) est une lecture préalable utile.
Quand le cerveau associe une langue à un contexte sensoriel et émotionnel fort, il sait automatiquement "quel tiroir ouvrir" sans délibération consciente. Le problème du mélange vient presque toujours d'une langue sans territoire propre — une langue qu'on étudie de façon abstraite, sans ancrage dans une expérience de vie réelle.
Polonais et tchèque en parallèle : l’erreur et la leçon
Le collectif du polyglotte :Vous avez appris le polonais et le tchèque presque simultanément. Deux langues slaves, ça ne crée pas de confusion ?
Laurent Bertrand :Si. Au début, massivement. C'était l'erreur que je déconseille absolument aux débutants.
J'avais déjà le russe à un niveau solide (B2) quand j'ai commencé le polonais. Au bout de six mois, j'ai voulu ajouter le tchèque parce qu'une opportunité professionnelle se présentait à Prague. Résultat : pendant plusieurs mois, mes phrases tchèques contenaient des mots polonais, mes phrases polonaises des mots russes, et parfois un joyeux mélange des trois.
La confusion s'est dissipée progressivement — pas par un effort conscient de "séparer", mais parce que l'exposition croissante à des natifs dans des contextes distincts a renforcé les associations contextuelles de chaque langue. Quand vous parlez polonais avec votre collègue de Varsovie tous les mardis, et tchèque avec votre interlocuteur de Prague tous les jeudis, les langues commencent à s'ancrer dans des "espaces mentaux" distincts.
Mon conseil : si vous voulez apprendre deux langues slaves simultanément, attendez que la première atteigne le B1 avant de commencer la deuxième. Et choisissez des langues suffisamment différentes — le russe et le croate fonctionnent bien en parallèle, le russe et le polonais sont trop proches pour les débuter ensemble.

Hongrois et finnois : les langues finno-ougriennes
Le collectif du polyglotte :Le hongrois et le finnois sont des langues finno-ougriennes, totalement différentes des langues indo-européennes. Comment avez-vous abordé des systèmes aussi radicalement différents ?
Laurent Bertrand :Avec humilité et beaucoup de patience. Ce sont les deux langues qui ont le plus remis en question mes habitudes d'apprentissage.
Pour le hongrois, j'avais déjà une bonne connaissance des cas grammaticaux grâce aux langues slaves — le hongrois en a 18 à 20 selon les grammaires, contre 7 pour le russe ou le polonais. Si vous envisagez le hongrois, notre page [apprendre le hongrois](/apprendre-le-hongrois/) recense les ressources disponibles en français. Mais les cas hongrois fonctionnent différemment : ils incluent des notions spatiales très précises (être dans quelque chose, être sur quelque chose, être à côté de quelque chose, être à l'intérieur d'une entité conceptuelle) qui n'ont pas d'équivalent en français. L'harmonie vocalique — la règle qui fait que certaines terminaisons s'adaptent aux voyelles du mot-racine — demande un entraînement de l'oreille.
Pour le finnois, le défi supplémentaire était l'absence totale de parenté avec les langues que je connaissais. En hongrois, on reconnaît quand même quelques emprunts européens (*motor* pour moteur, *hotel* pour hôtel). En finnois, le vocabulaire est quasi-entièrement opaque au début — *auto* (voiture), *pankki* (banque) sont des exceptions empruntées aux langues germaniques. Pour le reste, il faut construire le vocabulaire de zéro.
Ma stratégie pour le finnois : j'ai passé six mois exclusivement sur la phonétique et les structures de phrases de base, sans chercher à retenir du vocabulaire. L'objectif était de "calibrer mon oreille" sur des sons très différents du français, et de comprendre la logique agglutinante de la langue avant de charger la mémoire de mots. Ce n'est pas la méthode la plus rapide pour les tests de vocabulaire, mais elle m'a donné une base phonologique solide.
La méthode des îles expliquée
Le collectif du polyglotte :Vous parlez de la "méthode des îles" dans vos conférences. Pouvez-vous expliquer ce concept ?
Laurent Bertrand :La méthode des îles, c'est une métaphore pour la façon dont je recommande d'organiser l'apprentissage multilingue.
Imaginez que chaque langue que vous apprenez est une île. Chaque île a son propre écosystème — ses ressources, ses activités, ses habitants (vos interlocuteurs natifs), son atmosphère. Votre objectif n'est pas de construire un pont entre toutes les îles, mais de rendre chaque île indépendante, avec ses propres repères et sa propre identité.
En pratique : le lundi soir c'est l'île russe (un film russe + 10 minutes Anki). Le mercredi, c'est l'île polonaise (session iTalki avec Agnieszka). Le vendredi matin, pendant mon jogging, j'écoute un podcast tchèque. Chaque langue a son horaire, son support, son interlocuteur.
Cette organisation évite deux pièges classiques : le premier est la procrastination — "je ferai du polonais demain" devient facile quand il n'y a pas de créneaux fixes. Le second est le mélange cognitif — votre cerveau commence à dissocier clairement "c'est l'heure du tchèque" de "c'est l'heure du polonais" quand les contextes sont stables.
Et naturellement, plus vous passez de temps sur une île, plus elle grandit, plus les connexions internes deviennent complexes. Le but n'est pas de maintenir artificiellement des îles séparées éternellement — avec le temps, les langues slaves que j'utilise coexistent harmonieusement dans ma mémoire — mais de créer des repères clairs pendant les phases critiques de l'apprentissage.
Vous pouvez retrouver une explication détaillée de cette approche dans notre guide sur la méthode des îles pour polyglottes, qui développe les principes pratiques de cette organisation.

Ce qui distingue ceux qui continuent
Le collectif du polyglotte :Beaucoup de gens commencent à apprendre une langue et abandonnent après quelques mois. Qu'est-ce qui distingue ceux qui continuent ?
Laurent Bertrand :J'ai réfléchi à cette question depuis des années, parce qu'elle me touche personnellement — j'ai moi-même abandonné l'arabe deux fois avant de ne pas le recommencer.
La réponse qui me semble la plus juste : ce n'est pas une question de motivation, ni de talent. C'est une question d'utilité perçue à court terme.
Les gens qui abandonnent attendent que la langue soit "suffisamment bonne" pour être utile. Ils se fixent un seuil imaginaire — "quand j'aurai le B1, je commencerai à regarder des films en version originale". Et en attendant ce seuil, ils n'ont aucun retour positif concret sur leur investissement de temps.
Les gens qui continuent, consciemment ou non, trouvent des façons d'utiliser la langue à chaque niveau. Dès le premier mois : commandez un café en russe dans un restaurant slave de votre ville. Écrivez un commentaire en polonais sur une vidéo YouTube. Envoyez un message en tchèque à un habitant de Prague sur HelloTalk. Chaque utilisation réelle, même maladroite, même fragmentaire, produit un retour émotionnel positif : la langue sert à quelque chose.
Les outils numériques ont-ils tout changé ?
Le collectif du polyglotte :Vous avez appris votre première langue slave, le russe, sans internet, sans Duolingo, sans iTalki. Est-ce que les outils actuels changent vraiment les choses ?
Laurent Bertrand :Oui, profondément, mais pas de la façon dont on le croit souvent.
La révolution n'est pas dans les applications. Duolingo est bien pour une activation quotidienne, mais il ne peut pas vous apprendre une langue. La vraie révolution, c'est l'accès aux locuteurs natifs.
Quand j'apprenais le russe à 19 ans, le seul contact possible avec des natifs russophones, c'était la correspondance postale (qui prenait deux semaines dans chaque sens) ou les rencontres hasardeuses dans des conférences académiques. Trouver un tuteur natif à Rennes en 1995 était quasi-impossible.
Aujourd'hui, en 20 minutes sur iTalki ou Tandem, vous avez un locuteur natif en face de vous. Le coût marginal d'une heure de conversation avec un Slovène, un Tchèque ou un Hongrois natif est de 10 à 20 euros. C'est un luxe extraordinaire que les apprenants actuels sous-estiment.
Mon utilisation du numérique : Anki pour la mémorisation espacée (irremplaçable), iTalki pour les conversations hebdomadaires, YouTube et Netflix pour l'immersion auditive, et les journaux en ligne pour la lecture. Les applications de gamification sont un point d'entrée, pas un chemin.
Le premier pas : choisir sa langue et trouver un natif
Le collectif du polyglotte :Un conseil pour quelqu'un qui veut commencer à apprendre une langue d'Europe de l'Est cette semaine ?
Laurent Bertrand :Décidez quelle langue vous correspond, pas quelle langue "vaut la peine". La langue que vous apprendrez le plus vite est celle qui vous fascine le plus — pour des raisons personnelles, culturelles, romanesques, professionnelles, peu importe. Cette fascination est le carburant qui alimentera les heures difficiles, les plateaux de progression, les moments de doute.
Si c'est le russe qui vous attire parce que vous aimez Dostoïevski, commencez le russe. Si c'est le polonais parce que vous avez un(e) ami(e) de Cracovie, commencez le polonais. Si c'est le hongrois parce que la grammaire des 20 cas vous fascine comme un puzzle, commencez le hongrois.
Ensuite, le premier jour : trouvez un natif. Pas pour un cours structuré — juste pour entendre la langue, poser trois questions, comprendre deux mots. Ce premier contact humain avec la langue change la nature de l'apprentissage. Ce n'est plus un exercice académique, c'est le début d'une relation.
Pour aller plus loin dans votre apprentissage des langues d’Europe de l’Est, nos guides pratiques vous attendent : apprendre le tchèque pour francophones, apprendre le slovène, et notre article sur les techniques de polyglottes pour ne plus stagner. Pour choisir les meilleures applications numériques, notre comparatif des applications pour apprendre les langues vous guidera dans les outils les plus efficaces selon votre niveau. Pour un accompagnement structuré dans l’apprentissage du bilinguisme et des langues d’Europe de l’Est, l’Institut bilingue propose des programmes adaptés aux adultes francophones.
Le collectif du polyglotte